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Les riches c’est fait pour être très riches et les pauvres, très pauvres ! » Il y a quarante ans, cette réplique de Don Salluste, alias de Funès, adressée à son valet faisait rire la salle entière à gorge déployée. Aujourd’hui, cette citation de la Folie des grandeurs sert d’exergue à une enquête aussi sérieuse et étayée que Voyage au pays des ultrariches, d’Aymeric Mantoux. C’est que ces phrases qui sonnaient autrefois comme des provocations amusantes (« Ne vous excusez pas, ce sont les pauvres qui s’excusent, quand on est riche, on est désagréable », « Mais qu’est-ce que je vais devenir, je suis ministre, je ne sais rien faire ! »…), dites par un personnage engoncé dans son costume et agité en permanence de tics, sont désormais prises au sérieux. On ne rit plus quand la réalité sociale finit par épouser sa propre caricature.
Après la panique suscitée par la grande crise, très provisoirement endiguée à coups de deniers publics, la machine ultralibérale s’est remise en route… et les hyper-riches sont devenus encore plus riches. Si la question de leur « place dans la société française s’impose comme une véritable question, c’est moins – contrairement à ce qui est régulièrement asséné – parce que la crise financière a aiguisé le sentiment d’in justice que parce que, à l’évidence, les ordres de grandeur sont devenus effec tivement incommensurables entre le haut et le bas de l’échelle sociale. Dans une récente étude publiée par la revue Alternatives économiques, le direc teur adjoint de la rédaction, ancien secrétaire général de la République des idées, Thierry Pech, montre, tableau à l’appui, combien les inégalités ne cessent de se creuser dans notre pays. On sait que la connaissance des revenus en France progresse lentement, trop lentement. C’est même curieusement un terrain encore en friche par rapport à d’autres secteurs. Tabou ou loi de l’omerta ? Toujours est-il que, depuis sa création, le mensuel éco nomique ne cesse de braver l’interdit et de regrouper les données souvent éparses de l’Insee et de les passer au tamis de l’analyse. Ce qui en sort est troublant et montre bien que le « ressentiment » de la population à l’égard des inégalités n’est ni un fantasme, ni la manifestation d’une passion égalitaire qui serait un mal bien français comme le tartinent dans leurs essais bâclés nos publicistes germanopratins. La vérité est que, pour saisir le malaise, il ne faut pas s’intéresser aux 10% les plus « aisés » des Français (plus de 3 000 euros par mois avant impôts) * car les écarts à l’intérieur de ce groupe sont encore beaucoup plus importants qu’entre les 90% restants ». Non. Il faut pointer ces hyper-riches, c’est-à-dire ces 0,01% de fortunés à l’intérieur de celte classe aisée qui ont passé la barre des 82 000 euros par mois. Or c’est bien à cette altitude, ainsi que le note Pech, « que le vent des inégalités souffle le plus violemment depuis quelques années ».
Les revenus de ces fortunés n’ont-ils pas augmenté de 40% entre 2004 et 2007 ? Les informations qui. encore une fois, parviennent au compte-gouttes permettent de faire un constat identique pour la période 2007-2010. Et on ne voit pas pourquoi la France serait à l’écart de la tendance générale. La récession n’est déjà pins qu’un mauvais souvenir pour les plus riches en Grande-Bretagne. La dernière édition de la « Rich List » établie par le Sunday Times a constaté que la richesse cumulée des 1 000 plus grandes fortunes avait connu pour l’an née 2009 une progression de 30%, soit 77 milliards de plus, la plus forte hausse jamais enregisliée depuis la première publication de cette enquête, il y a… vingt et un ans. Le nombre de milliardaires est passe de 43 à 53. Et cela, alors que le Royaume-Uni affiche un chômage à son plus haut depuis quatorze ans. Certes, ceux qui sont sur une ligne de défense et protection des pauvres hyperriches objecteront que cela ne touche, au final, que quelques milliers de personnes. Sans doute, mais ces quelques milliers disposent de sommes considérables. Peu suspect d’être un repaire d’anarchobolcheviks, le cabinet de conseil Oliver Wyman a publié, en mars dernier, une étude, elle aussi intéressante, puisqu’elle démontrait que la fortune cumulée des millionnaires de la planète s’élèverait à 50 000 milliards de dollars. C’est trois fois et demi le produit intérieur brut américain ; 50 fois le montant des pertes occasionnées par la crise financière décrite comme la plus grave depuis 1929. « Une fraction d’hyper-riches, écrit Thierry Pech, a ainsi rompu les amarres avec le reste de la société. » Et de poursuivre : « Une telle avance peut-elle se justifier ? »
C’est poser là « la » question qui fâche car, en effet, la plupart des arguments avancés pour expliquer ces rémunérations s’avèrent peu probants. Fini le temps où l’on pouvait se contenter d’une argumentation aussi pleine de (faux) bon sens que : « Quand les riches maigrissent, ce sont les pauvres qui meurent. Aujourd’hui quand les classes moyennes s’appauvrissent, ce sont les hyper-riches qui s’enrichissent. Tout simplement parce que leur immense fortune est en grande partie injustifiable. Faut-il croire que les hyper-riches sont des personnalités trop rares sur le mar ché des dirigeants pour ne pas voir leur cote s’envoler ? Ils ne sont pourtant ni des oeuvres d’art, ni des joueurs de foot professionnels puisque l’exemple de ces derniers est souvent mis en avant. Si les stars du foot ou les artistes peuvent être effectivement présentés comme des entrepreneurs d’eux-mêmes, le terme est abusif pour nos hyper-riches qui « oublient » un peu vite qu’ils dépendent de leur entreprise et donc, aussi, de cette piétaille revendicative que sont, à leurs yeux, les salariés. On voit bien l’utilité sociale des riches – on est toujours le riche de quelqu’un -, voire des très riches qui permettent à tout une industrie, celle du luxe, d’exister… mais celle des hyper-riches ? Ils ne sont pas hyper-productifs, hyper-inventifs, hyper-créatifs mais le plus souvent, et le plus prosaïquement du monde, héritiers et… malins. Est-il si insensé que cela de poser la question du sens de cette vertigineuse montée aux extrêmes ? Quand Bernard Arnault touche trois fois plus de rémunération que Martin Bouygues (en 2008, 17,3 millions d’euros, l’équivalent de 1 091 Smic annuels], est-ce parce qu’il est trois fois plus talentueux que ce dernier ? Sans aller jusqu’au chameau de l’Evangile et le chas de l’aiguille à coudre, sans avoir à condamner l’usure comme saint Thomas d’Aquin, sans voir l’Antéchrist dans le livret de Caisse d’épargne comme Péguy, sans verser dans le jansénisme ou la mystique de la pauvreté, on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une telle situation. D’ailleurs, certains n’ont pas attendu pour s’en emparer. Partout dans le monde occidental, lorsqu’un enfant réclame à ses parents un jouet coûteux, il s’entend répondre : « On n’est pas riches comme Rothschild .’ » (la variante Rockefeller existe aussi). Les Rothschild sont plus qu’une seule famille. Ils représentent une institu tion qui s’est maintenue à la pointe de la banque et de la philanthropie depuis le milieu du XVIIIe siècle. A Paris même, on ne compte plus les établissements publics qui portent ce nom. En février dernier, la vice-présidente du holding familial, Ariane de Rothschild, est sortie de sa réserve pour mettre en garde contre les dérives du capitalisme financier et sa tyrannie du court terme qui le condamne à enregistrer le maximum de profit en un temps record : Comme beaucoup de gens, mon mari et moi, nous nous demandons combien de temps cela va durer, et même s’il est possible que cela dure. » Cette impossibilité de trouver des traces de cette « sagesse des affaires » conduit Ariane de Rothschild à réclamer une « réévaluation » de l’éthique patronale : « C’est pour nous une conception essentielle d’équilibre. » Le fondateur du groupe Auchan. Gérard Mulliez, dit les choses plus brutalement : « Il faut faire passer l’homme avant le fric. Un dirigeant qui est payé 200 fois plus que le salarié de base est quelqu’un qui n’a pas de bon sens. » Ils sont nombreux à concéder que la « tyrannie du rendement maximal » a rapproché les dirigeants d’entreprise des actionnaires en les éloignant de leur personnel et que l’immense majorité des salariés perçoivent leur patron comme peu soucieux de leurs intérêts.
Le nouveau visage de la dynastie Rothschild est féminin. Il est incarné par Ariane de Rothschild, épouse du baron Benjamin de Rothschild. Financière chevronnée, la «femme de banquier» est devenue la banquière du groupe Edmond de Rothschild, en accédant dès 2008 aux principaux conseils. La jeune femme franco-allemande personnifie un nouveau modèle de réussite féminine.
Une certitude: la relève dynastique sera assurée, elle aussi, par une femme, le couple Ariane et Benjamin ayant eu quatre héritières. Aujourd’hui, Ariane de Rothschild leur montre la voie, en s’impliquant activement dans toutes les entités du groupe.La Banque privée Edmond de Rothschild, c’est le somptueux décor de l’établissement du quartier des banques, ses tapisseries chaleureuses, son mobilier d’époque, sa cuisine gastronomique. Mais c’est aussi les œuvres d’art ultramodernes choisies, une à une, par la baronne Benjamin de Rothschild.
La modernité, elle l’incarne au plus haut niveau, comme en témoigne son bureau de la rue de Hollande. Vice-présidente du holding du groupe depuis novembre dernier, cette séduisante femme de 45 ans est devenue le bras droit indispensable de son mari. Pour la première fois, elle parle à des journalistes suisses.Ils se sont connus en 1993, quand Ariane avait 28 ans, et qu’elle s’appelait encore Langner.
Aujourd’hui, cette patronne d’un genre nouveau qui a fait carrière dans les salles de trading revient, pour Bilan, sur son parcours aussi brillant qu’atypique.La vice-présidente du holding le concède: «Il est inhabituel de voir un mari et une femme dirigeants d’un même établissement, c’est pourtant notre conception du capitalisme familial».
La baronne est admirative de son mari pour son côté avant-gardiste, et pour la confiance qu’il lui accorde. «J’ai la chance d’avoir un mari qui a souhaité partager avec moi ses responsabilités», dit-elle.
Le baron Benjamin préside. Il s’occupe de la stratégie du groupe. «Il a une vision originale des affaires», dit de lui Ariane de Rothschild. Rencontré il y a six ans par Bilan, le plus puissant des Rothschild avait témoigné, comme son épouse, d’un rapport très direct aux gens comme aux choses. Surdoué, intuitif et rapide.
Benjamin de Rothschild serait-il pour cela incompris par ses pairs banquiers? «Il ne faut jamais le sous-estimer, affirme son épouse. A la mort de son père, le groupe financier employait 600 personnes contre 2700 aujourd’hui. La masse d’avoirs sous gestion et administration est passée de 20 à 143 milliards milliards de francs fin 2009». Face à ce changement de taille, ne souhaitant pas être prisonnier d’un agenda trop chargé et de contraintes trop régulières, Benjamin de Rothschild avait besoin de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un dans les conseils. Sa femme était la candidate idéale.
Ariane de Rothschild surprend avec son autorité naturelle, sa jeunesse, ses compétences techniques, tout cela enrobé d’un léger accent indéfinissable illustrant à la fois son enfance en Amérique Latine, ses origines franco-allemandes, sa jeunesse en Afrique, et ses études aux Etats-Unis… Un profil, en réalité, aussi global que l’est aujourd’hui le groupe Edmond de Rothschild.
«J’ai rencontré Benjamin dans le contexte professionnel», raconte Ariane, «mais il n’était pas évident au départ que je prenne des responsabilités au sein de ce groupe». A l’origine, Ariane de Rothschild s’est occupée des activités non bancaires du groupe : vignobles, hôtels, art, les développant et démontrant par là son sens poussé de l’entreprise.
Mais «très vite, nous avons réfléchi en termes dynastiques, explique-t-elle. Ce qui nous importe avant tout, c’est la pérennité et la gouvernance familiale de notre groupe». C’est alors que ses compétences et son expérience l’ont imposée comme numéro deux naturel. Au demeurant, relève-t-elle, «il aurait été un peu ridicule pour moi d’aller travailler dans une autre banque».
La répartition des rôles est claire: tandis que Benjamin de Rothschild définit la stratégie globale, Ariane de Rothschild s’assure de sa mise en œuvre: «Je suis beaucoup plus disponible que Benjamin, donc on me voit plus que lui», souligne-t-elle. Entre eux, ils débattent des questions importantes: «J’ai sa confiance, mais c’est toujours lui qui a le dernier mot». Elle bénéficie d’une grande latitude, «un regard global nécessaire pour que toutes les entités du groupe se renforcent mutuellement. C’est ce que signifie Concordia dans la devise familiale «Concordia Integritas Industria». Elle se dit très consciente du privilège et de l’obligation attachés au rôle d’actionnaire majoritaire.
Une chose est certaine concernant l’avenir, souligne Ariane de Rothschild: la banque familiale sera un jour dirigée par une femme. Ce sera l’une ou plusieurs des quatre héritières, âgées aujourd’hui de 7 à 14 ans. «Je leur montre la voie, et c’est très important», dit modestement leur mère. La révolution est bien en marche. Quatre filles, «c’est une bénédiction», affirme Ariane de Rothschild. «Nous quittons une tradition qui veut que seul un garçon assure la continuité d’une dynastie». La question de la pérennité du nom Rothschild ne constitue pas un problème non plus: en effet, les héritières peuvent très bien décider de conserver leur nom de jeune fille, et le droit suisse permet à leurs futur(e)s descendant(e)s de prendre le nom de leur mère.
A la maison, «nous avons des débats avec les enfants», raconte-t-elle. «Je leur raconte mes journées. C’est le sens des responsabilités que je souhaite leur transmettre». Pour Ariane de Rothschild, il n’y a rien de plus naturel: «comme mes filles, à travers mes parents, j’ai moi aussi toujours baigné dans les affaires». Les jeunes descendantes devront, de toute façon, avoir un oeil sur le groupe. «Il leur faudra accepter un héritage, avec ses plus et ses moins», constate leur mère, qui les prépare à cette fin. Au delà de l’éducation, elle leur inculque les principes et les valeurs Rothschild, «qui peuvent paraître démodés, dit-elle, mais qui sont essentiels, comme le travail, le respect et surtout comprendre qu’être dans une dynastie, c’est avoir des devoirs».
Etre quatre, reconnaît Ariane, c’est aussi plus facile qu’être seul pour supporter le poids écrasant de la succession. La banquière résume ainsi sa vision de l’argent, qui est aussi celle de la famille: «Etre riche, c’est être responsable. Vous devez montrer l’exemple et travailler d’autant plus. Et il y a beaucoup de travail pour rester riche et faire en sorte que la génération suivante soit suffisamment éduquée pour perpétuer le succès. Cela va bien au-delà de l’argent, c’est tout un patrimoine».
Qu’apporte une femme à l’entreprise familiale? «Une vision différente du temps», selon Ariane de Rothschild: «Le développement durable est une lame de fond destinée à s’imposer».
Elle traduit concrètement ces principes au plan de sa gestion. Actuellement, la banque prépare une charte de développement durable, qui reposera sur la bonne gouvernance, le renforcement d’une offre produits en matière de finance responsable, l’intégration d’une réflexion environnementale dans les pratiques, et la formation des équipes à ces enjeux pour en relayer le message auprès des clients.
Ariane de Rothschild se montre critique envers les pratiques financières des dernières années: «On mettait en avant des valeurs quei je ne trouvais pas correctes. Le concept de l’argent facile avait pris le dessus». Les nouvelles générations, prévoit-elle, au delà des bonus, se soucieront aussi de l’impact social et de l’équilibre entre vie professionnelle et privée. «J’aimerais croire qu’il est possible de remplacer le concept de profit, tourné vers l’intérêt personnel, par le concept de profitabilité qui tient compte de l’intérêt d’autrui et de l’intérêt collectif».
La crise a accéléré cette prise de conscience, et favorisé l’émergence de nouveaux modèles de management dans lesquels la dimension féminine est privilégiée. «Une dimension qui apporte une vision plus globale, moins absolue du profit, un regard à plus long terme». Traduisant cette vision en action, Ariane de Rothschild traite tout avec la même attention: banque, art, vin, immobilier. Car pour elle, la banque fait partie intégrante de cet ensemble. «J’aimerais que les collaborateurs comprennent que toutes les activités relèvent de la même quête d’excellence». En outre, cette vision privilégie des hiérarchies moins pyramidales et plus participatives au sein des entreprises. Ariane de Rothschild réfléchit également à la meilleure façon de valoriser les équipes du groupe à travers ce management contributif. «Je crois beaucoup au talent des collaborateurs à l’interne».
Les valeurs féminines tardent à émerger en Suisse. «Ici, les femmes ont beaucoup de mal», observe-t-elle. En France, le débat sur la parité pour imposer un quota de 40% de femmes dans les conseils fait avancer les choses. «C’est bien. A un moment, il faut forcer la porte. Moi aussi, quelque part, mon mari a forcé la porte pour moi». Ariane de Rothschild a eu la chance de grandir hors des modèles établis, dans un environnement multiculturel. «Mes parents étaient très modernes, n’entretenaient aucun concept de classe sociale, d’appartenance religieuse, de race ou de genre. Cela m’a permis d’aller loin et de faire du trading par exemple, un univers largement réservé aux hommes». C’est sans doute ce qui explique cet air de liberté qui se dégage d’Ariane de Rothschild. Elle rit, témoigne de son enthousiasme et vous parle sans aucune barrière ni retenue. Bref, une femme pleinement installée dans le XXIe siècle.
La jeune Baronne apprécie tout autant la solidité des valeurs Rothschild, qui ont traversé les épreuves du temps. «Notre famille existe depuis sept générations, et elle a su dépasser toutes les crises. Face à celle que nous traversons, la banque résiste bien car elle est très centrée sur ses valeurs.»
La fin du secret bancaire en Suisse n’enlèvera rien, selon elle, aux compétences des banques helvétiques: «Suivre le patrimoine très complexe d’une famille, indépendamment de l’aspect fiscal, est un domaine qui nécessite des compétences élevées. Ce n’est pas un sujet léger ni facile à traiter». Accompagner de nouvelles fortunes restera donc une activité qui distinguera les banques suisses, même si Ariane de Rothschild admet qu’il est «indispensable de s’internationaliser».
Sa foi dans le Vieux-Continent reste forte, même si la zone euro connaît cette année d’énormes difficultés et suscite des doutes. «Je crois à l’Europe, et je souhaite que l’euro survive. Il est vital que l’Union reste forte face à des blocs comme les Etats-Unis et la Chine.»
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Pourquoi la business ethics ou éthique des affaires est-elle une pratique utile et durable?
La notion d’éthique des affaires ou business ethics trouve ses bases aux Etats-Unis. Dans un premier temps, elle s’est d’abord limitée au questionnement sur le rôle et la place de l’entreprise au sein de la société (En Europe, ce questionnement est souvent le fait de la responsabilité sociale (RSE)).
Aujourd’hui, L’éthique des affaires a élargi son champ d’action pour s’ancrer dans les pratiques quotidiennes organisationnelles. L’élargissement de sa sphère d’activité explique l’engouement actuel (Amérique du Nord) pour les demandes d’expertise, les formations, la recherche scientifique en éthique, etc. car elles répondent aux problématiques rencontrées dans le contexte de travail. Pour illustration, cas d’un employé confronté à un dilemme éthique (situations de conflits de valeurs): dois-je cacher à un client la dangerosité d’un produit pour accroître ou maintenir le chiffre d’affaires de l’entreprise ? (les questions à se poser doivent suivre une articulation méthodique telle que présentée dans notre guide pratique à la prise de décision éthique). Lorsqu’on connaît les conséquences que peuvent avoir les mauvaises décisions (confère scandales financiers) sur l’individu qui prend la décision, la pérennité d’une organisation et l’opinion publique, il semble alors évident pour une direction raisonnable ayant une stratégie à long-terme, d’investir dans une formation en prise de décision éthique pour ses employés. Ainsi, la direction s’assure qu’à l’avenir lesdits employés rendront des décisions les plus justes et responsables possibles dans l’intérêt de l’ensemble des parties.
En résumé, la demande en éthique n’en est qu’à sa phase de croissance pour les raisons précédemment évoquées et d’autres que nous avons préalablement traitées dans « pourquoi les entreprises seront obligées d’implanter des programmes éthiques » ou « classement des entreprises éthiques« . L’indispensabilité de l’éthique est simplement une question de temps.
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La cathédrale Saint-Paul est à moins de dix minutes à pied de la Banque d’Angleterre. Suffisamment loin pour marquer une distance de principe avec les seigneurs de la haute banque, l’édifice reste assez proche pour souligner que l’Eglise n’a rien contre la réussite en affaires à condition qu’elle s’accompagne d’un vernis de rigueur. Cette influence se reflète d’ailleurs par la multitude de charmantes petites églises qui constellent le “mile doré”. L’alliance du protestantisme et du profit a d’ailleurs permis à l’Angleterre de se donner sans complexe au capitalisme de droit divin.
Mais ces jours-ci, le Veau d’or n’a plus bonne presse, même chez les banquiers. Les fortunes d’une nuit aussi vite dépensées sont devenues suspectes. Le luxe tapageur qui, il y a encore un an, avait fait tant d’envieux ne fait plus recette. Et la religion a retrouvé la cote.
L’appel aux banquiers de l’archevêque de Cantorbéry, Mgr Rowan Williams, les invitant à la repentance après la crise mondiale de l’an dernier a été le déclic de ce renouveau spirituel. Le protecteur de la foi leur a notamment rappelé les exigences inconfortables de l’Evangile : ”Nul ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent” (saint Mathieu, 6, 24).
La profession a répondu comme un seul homme à l’injonction du premier des pasteurs. Ainsi,Stephen Green, président du géant bancaire HSBC, a promis d’oeuvrer à l’avènement d’”une vraie culture de l’éthique et de l’intégrité”. Paul Tucker, gouverneur adjoint de la Banque d’Angleterre, a réclamé une mission”socialement acceptable”. Quant à Hector Sants, patron de la Financial Services Authority, il a évoqué sa ”destinée de chrétien” pour justifier son action à la tête de l’autorité de tutelle. Pour sa part, Lord Myners, secrétaire d’Etat chargé de la City, qui devrait quitter le gouvernement aux prochaines élections, a révélé son intention de suivre des cours de théologie. Enfin, Ken Costa, chef de Lazard International, a exhorté ses troupes à utiliser la richesse avec modération.
A la City, sous les coups de la déréglementation et de la mondialisation, le travail, l’enrichissement personnel et la méritocratie étaient devenus les valeurs dominantes. La religion restait du domaine de la vie privée. Dès lors, il n’était plus utile d’être protestant pour faire carrière chez JP Morgan, d’être juif chez Goldman Sachs ou catholique chez Merril Lynch. La dérégulation du “Big Bang” de 1986, la disparition des grandes banques d’affaires britanniques et l’afflux de cadres venus d’Inde, du Proche-Orient ou du Japon avaient eu raison de la prééminence de l’establishment WASP (white anglo-saxon protestant) qui tenait le haut du pavé.
Le krach est passé par là. Le stress provoqué par la dure réalité de la crise a créé de nouveaux besoins spirituels. Beaucoup parmi ceux qui ont échappé au bain de sang (30 000 emplois perdus en 2008, et sans doute 18 000 en 2009) ont mauvaise conscience. L’opinion est en colère contre les bonus, alors que s’aggravent les inégalités. Etre banquier n’est plus à la mode.
Mais trop c’est trop. Cette poussée de morale provoque chez certains un sentiment de nausée. Même de nos jours, pauvreté ne rime pas avec vertu, loin de là.
Selon une récente enquête, Londres, premier centre boursier mondial, a creusé l’avantage sur sa grande rivale, Wall Street. Le World Economic Forum l’a également placée première technopole planétaire du savoir-faire financier.
Or la crise nous a fait oublier une composante essentielle de ce succès. Dans la City, avoir un salaire et une prime de fin d’année mirobolants, c’est exister quand on manie des milliards qu’on ne voit jamais. C’est exister quand on exerce un travail épuisant, perpétuellement entre deux avions et trois réunions aux quatre coins du monde, et souvent peu gratifiant sur le plan personnel. Cet ascenseur social sévit particulièrement dans les salles de marché, l’épine dorsale du retour au profit des banques.
Les professions financières au sens large – banquiers mais aussi avocats, experts comptables et spécialistes des relations publiques – continuent de vivre dans un monde à part, aux normes mentales et références très différentes du commun des mortels.
C’est sans doute la raison pour laquelle leurs dérapages sexuels ont remplacé les frasques des membres de la famille royale ou des députés conservateurs à la “une” des fameux tabloïds. Par exemple, la presse populaire s’est fait l’écho, avec force détails, de l’assassinat par un dirigeant de HSBC de sa femme pour une sordide question de gros sous. Que dire de ce directeur de Goldman Sachs qui a promis à une call-girl une petite fortune pour qu’elle quitte son mari ? Joli petit monde.
Que conclure enfin de la préoccupation publiquement exprimée par Mgr Williams face à un projet européen d’encadrement des hedge funds ? A l’écouter, cette législation communautaire visant à entraver la spéculation menace d’affecter le financement des missions caritatives de l’Eglise anglicane.
La vraie morale de cette histoire, c’est que, au final, l’argent, c’est des actions et des obligations. Des actions pour assurer le développement économique et bâtir la richesse de la nation. Des obligations pour moraliser sa détention.
Marc Roche, Le Monde

>> La crise financière est aussi, nous dit-on, une crise de civilisation. Etes-vous d’accord?
La crise de civilisation est très antérieure. Il suffit d’aller à Beaubourg, ou dans n’importe quelle galerie d’art contemporain, pour s’en rendre compte : nous vivons dans une société où ne se confrontent guère que le nihilisme et le narcissisme. Le narcissisme d’un côté : « A notre époque, tout le monde ne tend à devenir que le roi de son cul », disait Michel Bouquet. De l’autre, le nihilisme, qui revient à ne s’intéresser qu’à une toute petite partie du réel immédiat. « Je ne m’intéresse qu’à ma bite ou à rien », dit un personnage de Houellebecq. Un autre dira : « Au fric ou à rien », ou « Au pouvoir ou à rien »… Tout cela n’a jamais suffi pour faire une civilisation.
>> Et la crise financière?
Elle est d’une certaine façon entraînée par la crise de civilisation : quand on ne s’intéresse qu’à soi, ou qu’au fric, on prépare la crise.
>> Pourquoi parle-t-on autant de morale dans cette crise?
Dans une crise de civilisation, quand les gens manquent de repères, ils ont besoin de se raccrocher à des valeurs. L’erreur serait de compter sur la morale pour surmonter une crise économique.
>> Vous l’avez écrit :le capitalisme est amoral…
Oui, le capitalisme ne fonctionne pas à la vertu, mais à l’intérêt, personnel et familial. C’est d’ailleurs pourquoi il est si fort. Simplement, si l’égoïsme est formidable pour créer de la richesse, il n’a jamais suffi à faire une civilisation. La crise confirme aussi que le capitalisme est incapable de se réguler lui-même d’une façon moralement et socialement acceptable. Elle confirme enfin que la morale est incapable de réguler le capitalisme : si l’on avait compté sur la conscience morale des patrons pour améliorer le sort de la classe ouvrière, nous serions toujours au XIXe siècle. Cela veut dire qu’il ne reste que la politique, le droit, pour imposer au marché un certain nombre de limites non marchandes et non marchandables. C’est ce que les économistes appellent aujourd’hui le retour des États, que j’appellerai plus volontiers le retour de la politique. Le problème est qu’un déphasage, mortel pour la politique, s’est créé entre l’échelle mondiale de nos problèmes économiques, et l’échelle nationale de nos moyens d’action. Il faut donc se donner les moyens d’une politique à l’échelle du monde. Ce sera long, difficile, mais on avance dans la bonne direction, comme le montre le G20. Mais, le vrai problème restera l’écologique.
>> C’est-à-dire…
Quand on voit ce qui se passe du côté de l’effet de serre, de la raréfaction des ressources, nous sommes confrontés à des défis planétaires. Là, il y a un vrai déphasage entre l’ampleur de la crise écologique, bien plus grave que la crise économique, une crise après d’autres et avant d’autres, et les moyens mis en œuvre.
>> Quand Nicolas Sarkozy parle autant de morale, ne vous prend-il pas votre boulot de philosophe?
Quand un homme politique est en situation d’échec, quand il atteint les limites de son pouvoir, il parle de morale. C’est moi, le moraliste de service, qui le dit aux politiques : il ne faut pas abuser de la morale. Parlez un peu moins de morale, et un peu plus de politique. Deleuze écrit : « Il suffit de ne pas comprendre pour moraliser ». Il est tellement plus simple d’expliquer que la crise vient des méchants traders…
>> Et quand on parle de mesurer le bonheur dans le PIB, comme le prix Nobel Stiglitz?
Daniel Cohen le montre bien dans « La prospérité du vice », le bonheur des gens ne dépend pas de leur niveau de bien-être matériel, mais de la comparaison de ce niveau avec le niveau des années précédentes, de leur enfance, des autres personnes de leur entourage… La course au bonheur est donc une course sans fin, dans une logique du « toujours plus », alors que les limites écologiques de la planète nous l’interdisent. Les politiques sont dans leur rôle de le rappeler. Mais, le bonheur n’est pas à la charge de l’État. : « Que l’État se charge d’être juste, nous nous chargerons d’être heureux », disait Benjamin Constant. Ceci posé, il n’est pas absurde de se donner quelques critères, comme le niveau de violence ou de pollution, pour mesurer une forme de bien-être qui ne serait pas que marchand.
>> On s’indigne des bonus des traders, pas de l’argent des footballeurs…
C’est étonnant… Combien vaut Thierry Henry? Le prix qu’un club est prêt à payer. Combien vaut un trader? Le prix qu’est prête à payer une banque. Ce n’est pas moralement satisfaisant, mais ce n’est pas la morale qui fixe le prix, c’est le marché. Je crois que la vraie question n’est pas celle du salaire maximum, mais de la fiscalisation des sommes versées à ces footballeurs et ces traders.
À ce sujet, j’ai toujours été frappé par la connaissance qu’avaient mes fils, passionnés de football, des salaires des joueurs et des classements. Autrement dit, ils étaient dans une logique de compétition, de hiérarchie. Mais à l’école, on ne leur donnait pas de notes, car c’était considéré comme de l’émulation, chose négative. Pareil pour l’argent, chassé de l’école, omniprésent dans le football. Il faudrait à cet égard que beaucoup de nos enseignants cessent de condamner le capitalisme : cela met nos jeunes gens dans la situation bizarre de penser que la société dans laquelle ils vivent est mauvaise ce qui, en l’absence de modèle alternatif, les place dans une forme de schizophrénie difficile. Pour en revenir à l’émulation, « on ne se pose qu’en s’opposant », disait Hegel : l’émulation me paraît saine.
>> Elle revient, avec ce projet de Martin Hirsch d’argent contre l’absentéisme…
Ah, non! Là, on est dans l’invasion de l’école par le modèle consumériste. L’émulation, c’est : on ne te donne rien, mais tu as la satisfaction d’être premier. C’est une gratification symbolique. C’est au contraire parce que l’émulation ne marche plus, parce que les élèves se fichent d’être premiers, que parfois même être le premier c’est être un « bouffon », dans une sorte de hiérarchie inversée, qu’on se sent maintenant obligé de donner des primes. On retrouve là le foot : quand on chasse l’émulation par la porte de l’école, elle revient par la fenêtre du foot.
>> Les livres changent le monde, dit la publicité d’un éditeur. Vos conseils de lecture?
Epicure, les « Essais » de Montaigne, « L’Ethique » de Spinoza… Des livres qui donnent des raisons positives de vivre. C’est ce que j’essaie très modestement de faire dans mes livres. Beaucoup de gens écrivent « contre », moi j’écris « pour », et j’assume ça tranquillement.
Nous ne vivons pas, depuis quelques mois, n’en déplaise à certains, la crise finale du capitalisme, mais le nouvel avatar de l’affrontement entre Joseph Schumpeter et Max Weber.
Schumpeter, l’esprit du capitalisme, la dynamique entrepreneuriale, la passion de la création et la pulsion de l’enrichissement, avec ses à-côtés inévitables, la spéculation, le goût du lucre, la richesse parfois indue.
Weber, l’éthique du capitalisme, l’ascèse de l’accumulation, le travail de longue haleine, le zèle, la discipline, la satisfaction de la tâche accomplie, avec pour corollaires une rigueur et une rectitude dont à ses yeux le protestantisme constituait le meilleur accomplissement.
La bataille entre ces deux penseurs qui n’en peuvent mais est naturellement une métaphore, mais elle témoigne de l’exceptionnelle aptitude de l’économie de marché de se perpétuer «telle qu’en elle-même l’éternité la change…». Il n’y a en apparence rien de nouveau sous le soleil, et la crise actuelle paraît d’un classicisme absolu.
Vieux principe oublié
Une révolution technologique dont l’enthousiasme pousse à anticiper les effets économiques, au prix de l’oubli d’un vieux principe: les premiers investisseurs se brûlent les doigts, les suivants sauvent les meubles, les troisièmes triomphent. Une bulle spéculative: l’emballement pour les entreprises liées aux chemins de fer il y a cent trente ans n’était guère différent de la vague Internet. Des victimes innombrables, actionnaires qui attendaient la dernière minute pour prendre leur profit, oublieux, suivant la jolie expression de Warren Buffett, plus poète qu’on ne l’imagine, que «s’ils veulent quitter la salle de bal de Cendrillon juste avant minuit, ils n’ont pas d’horloge pour les aider». De nombreux patrons saisis par l’orgueil démesuré; quelques-uns poussés par la cupidité jusqu’à la malhonnêteté.
Les excès sont dans la nature même du capitalisme: il les porte en lui comme la nuée l’orage. S’ouvre désormais «la période Max Weber», c’est-à-dire l’instauration de nouvelles règles au nom du vieux principe que le marché et la règle du droit constituent l’avers et le revers indissociables du système capitaliste et que, si le premier démarre toujours plus vite, la seconde finit par le rattraper. Chaque spasme suscite, sur le plan de la réglementation, sa mode. Une fois une application plus stricte des mécanismes de protection de la concurrence; une autre fois, du moins aux États-Unis, la distinction des métiers de banque commerciale et de banque d’investissement. Aujourd’hui, la fiabilité des comptes et l’instauration de contre-pouvoirs dans l’entreprise. Comme dans les cycles précédents, les mesures prises une à une peuvent paraître dérisoires, mais, globalement, elles exerceront cahin-caha leurs effets.
Manoeuvre d’intimidation
La fonction d’administrateur ne se pratique déjà plus, même en France, comme il y a cinq ans, alors que la vague réglementaire, venue de New York, ne nous a pas encore touchés. Les commissaires aux comptes commencent à être moins indulgents, se vengeant à bon droit de l’arrogance avec laquelle, dans le passé, les directeurs financiers les réduisaient en charpie.
Et enfin, rôde le spectre des procédures pénales: la signature désormais demandée aux patrons américains sur l’exactitude de leurs comptes n’est qu’une manoeuvre d’intimidation, mais, dans un pays où il ne faut pas plaisanter avec la justice, elle fera son effet. «Circulez, il n’y a rien à voir.» Tout serait-il rentré dans l’ordre?
Non, parce que chaque crise du système est marquée par ses propres mutations. Quel a été le changement le plus marquant de la dernière décennie? La démocratisation de l’actionnariat, son extension à de nouvelles couches de la population qui ignoraient jusqu’au mot même d’action, le poids de la Bourse dans les préoccupations des individus. De là, une transformation du débat sur la confiance. Nous savons, depuis Alain Peyrefitte et sa société de confiance, que celle-ci est, au même titre que le travail et le capital, un facteur de production. Mais ce n’est pas désormais la même confiance, moteur traditionnel de la seule classe bourgeoise. La confiance qui fait fonctionner le système est l’apanage de l’opinion publique. Ses ressorts sont d’une autre nature. Les responsables se battent sur ce terrain-là, avec les armes d’hier, toutes adaptées à une société de codes et de rites, mais non à une démocratie d’opinion.
Gestion millimétrée
Code: la gestion millimétrée des baisses de taux et des déclarations faussement prophétiques d’Alan Greenspan. Code: les incantations gratuites des hommes politiques. Code encore: les moulinets sur la réduction, souvent factice, des déficits publics. Il ne s’agit plus, à l’avenir, de dialoguer avec les seuls acteurs économiques, mais avec l’opinion, c’est-à-dire un être social insaisissable et énigmatique. La partition n’est pas complètement différente, mais ses morceaux changent d’intensité. Sauvegarder la fringale d’achat des consommateurs, malgré une contraction de leur patrimoine, empêcher les épargnants de céder à la panique boursière, les ramener vers le marché des actions: autant d’objectifs qui relèvent d’une délicate thérapie collective. Elle suppose des dosages subtils.
«Côté Max Weber», c’est-à-dire côté restauration de la morale et de l’exemplarité, sans doute faut-il sanctionner plus fort les dérapages que s’il s’agissait simplement de convaincre les détenteurs du pouvoir économique. «Côté Joseph Schumpeter», c’est-à-dire croyance au progrès économique et à l’efficacité de l’économie de marché, il n’existe pas d’autre pédagogie que l’exemplarité, donc la quête des réussites et des succès afin de faire contrepoids aux faillites les plus ostentatoires.
Quant aux responsables en charge de la politique économique, ils ne sont désormais détenteurs que du ministère de la parole. C’est leur seul moyen d’action, mais il est essentiel: à eux de ne sombrer ni dans le sermon qui morigène et qui inhibe; ni dans le prêchi-prêcha naïf et artificiel.
Étonnante situation qui fait reposer l’ensemble du système économique sur la pointe étroite de la confiance des consommateurs et des épargnants, et celle-ci, pour partie, sur l’existence ou non d’un discours collectif intelligemment mobilisateur. Étonnante situation donc, qui n’évacue pas le politique du jeu économique, mais le transforme en psychothérapeute. Étonnante situation enfin qui voit l’opinion, déjà reine des jeux politiques, se transformer en figure tutélaire du système économique.
Nous vivions en démocratie d’opinion; devons-nous désormais parler d’une «économie d’opinion»?
Article d’Alain Minc paru dans le Monde le 24 août… 2002 !!!
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Au siècle des Lumières, l’opulence des peuples a été l’une des grandes promesses de l’économie politique naissante. Les Trente Glorieuses ont semblé la réaliser. En effet, cette période a signifié, au moins dans les pays occidentaux, une formidable avancée sociale : recul des épidémies et de la misère en général, amélioration des protections sociales et réduction des inégalités.
Le bien-être est devenu, dans le « hors travail », le but des sacrifices dans la sphère de la production. Ce modèle a toutefois fait l’objet de controverses, notamment lorsqu’il finissait par assimiler ce bien-être aux strictes possessions matérielles accessibles sur le marché, en ouvrant alors plus directement la société à un idéal consumériste.
La fin des Trente Glorieuses a marqué le terme de cet idéal progressiste qui offrait malgré tout la certitude d’une marche vers un avenir meilleur. Il est alors devenu de moins en moins évidentque la rationalisation économique et l’accélération inégalée de la production et des échanges de biens marchands soient aussi lesvecteurs du progrès social. L’effritement du compromis d’après guerre conciliant la croissance économique avec les revendicationsdu mouvement ouvrier, ainsi que la fragilisation des équilibres entre les États et les puissances économiques ont bousculé les certitudes forgées tout au long de l’ère industrielle. Dès lors, le capitalisme, tel un processus d’accumulation sans fin, bien assis sur sa base mécanique, émancipé de toute expression téléologique, a semblé installer le « cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne », règne des « spécialistes sans visions» qu’annonçait Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
La suite de cette analyse par Anne Salmon ici.
