Ethique & Entreprise


Les journaux dans l’éthique du capitalisme
juin 30, 2007, 11:04
Filed under: ethique des affaires

Les rédactions du groupe Les Echos sont entrées en résistance, avec le soutien de leurs collègues du Financial Times comme de leurs concurrents de La Tribune. Le quotidien n’est pas paru mercredi de la semaine dernière et, à nouveau, hier. On connaît le motif : l’annonce faite par le groupe LVMH qu’il était entré en négociation exclusive avec le groupe Pearson quant à la reprise du groupe Les Echos. Pourquoi cette résistance ? S’adresse-t-elle à la personne de Bernard Arnault, patron du groupe LVMH ? S’agit-il de la réaction corporatiste d’une équipe de presse jusqu’alors épargnée ? En quoi met-elle en jeu des raisons d’intérêt général ?

La bataille se joue à plusieurs niveaux . Elle s’inscrit d’abord dans un mouvement général qui voit les plus grands groupes industriels s’emparer de groupes de presse, ce qui pose à chaque fois le problème de l’indépendance éditoriale, mais aussi celui de l’incertitude des rédactions concernant le sort que pourra leur réserver un groupe qui n’a pas la presse dans son cœur de métier.

Dans le cas du groupe Les Echos, il y a une dimension particulière : il s’agit d’un groupe de presse économique, composante d’une économie de marché qui ne peut fonctionner sans un réseau d’information, cette intermédiation qui met en relation non seulement l’entreprise et ses investisseurs, mais aussi l’ensemble des parties prenantes. Pouvoir disposer d’une information fiable est une institution du capitalisme. C’est sur ce point que porte l’éditorial que Jacques Barraux a publié vendredi. En soulevant la question d’un nécessaire « conflit d’intérêts » entre le groupe LVMH et la possession des Echos, en rappelant les valeurs de « neutralité », de « confiance », de « crédibilité », de « démocratie », Jacques Barraux rappelle les règles d’une éthique de l’information dans le capitalisme. Dans un journal économique, plus que pour toute autre entreprise, sa valeur dépend de son éthique et de la crédibilité que lui porte son client, le lecteur. De ce point de vue, la bataille des Echos est bien une bataille d’intérêt général. C’est une bataille concernant l’éthique du capitalisme, dont le principe est la confiance, et l’organisation des institutions destinées à la garantir.

Le fait que la pétition des lecteurs des Echos ait recueilli autant de signatures de personnalités politiques de tous bords, mais surtout d’acteurs de l’économie place la bataille sur son vrai terrain : ces grands acteurs économiques, qu’on en peut guère soupçonner de jouer contre l’économie de marché, affirment « l’indépendance » des Echos comme un bien commun, « indispensable pour garantir la qualité d’une information financière crédible et rigoureuse ». L’indépendance d’un journal économique fait partie des conditions nécessaires du fonctionnement du capitalisme de marché. Une dimension qui se construit lentement, à travers le temps, dépend d’une « culture », est particulièrement fragile et peut se volatiliser en un instant. Pour un journal économique, préserver sa crédibilité auprès de l’ensemble des acteurs, ce qui suppose qu’il ne puisse paraître lié à aucun acteur économique déterminé, est son plus grand bien. Le fait qu’il ne puisse que chercher à le maintenir intact ou à l’amplifier, garantit dans la durée sa valeur et sa crédibilité pour ses lecteurs.

La thèse implique que tous les opérateurs ne sont pas équivalents pour investir dans un journal économique. Le groupe LVMH vend du luxe, un marché sur lequel la question des marques et de leur réputation fait la valeur. Pourquoi donc la rédaction des Echos ne peut-elle pas se sentir épaulée par Bernard Arnault comme peut l’être John Galliano chez Dior ? C’est que les extravagances de John Galliano font partie de la stratégie de la marque Dior, alors que Les Echos ne peuvent pas rentrer dans la stratégie de LVMH à moins de disparaître en perdant leur crédibilité.

Quel intérêt d’ailleurs pour Bernard Arnault d’acheter le groupe Les Echos, un groupe qu’il paraît prêt à surpayer, alors même qu’il possède déjà La Tribune qu’il pourrait recapitaliser ? La réponse, selon les principes de gouvernance affichés par le capitalisme contemporain, est que cela fait partie de sa stratégie. C’est précisément ce qui ruine Les Echos dans la situation que le groupe a su conquérir d’institution de marché. Un journal économique, sa crédibilité et donc son indépendance, au sein même du capitalisme de marché ne peut être un moyen, mais seulement une fin. On a reconnu là la maxime kantienne qui donne la définition de la valeur – la dignité – qui est au principe de toute éthique: « Ne jamais traiter les autres comme un moyen, mais seulement comme un fin ».

Autrement dit un journal économique n’est pas, ne peut pas être un instrument de communication. Il ne peut pas même en être soupçonnable. Précisément, ce qu’affirme, par son mouvement de résistance, la rédaction des Echos, c’est que l’information économique n’est pas la communication d’entreprise. Elle nous dit qu’il y a quelque chose d’essentiel dans le maintien de cette distinction. Une distinction dont les journalistes des Echos savent par expérience quotidienne combien elle peut être menacée.

Dans cette bataille, il y a un autre aspect de l’éthique du capitalisme contemporain. Il porte sur l’exercice du pouvoir de l’argent. Une puissance financière peut-elle tout acheter, sans limite ? Le principe de l’éthique du capitalisme est que le pouvoir oblige. Il lui appartient de s’autolimiter. Plus l’argent ouvre de possibilités, plus il donne des devoirs. C’est une responsabilité qu’on retrouve dans la notion d’un développement durable. Etre un grand acteur du système économique donne des devoirs, en particulier pour ce qui concerne la préservation des institutions qui permettent le bon fonctionnement du système économique. En l’occurrence, un groupe industriel comme celui de Bernard Arnault doit s’interdire de prendre pour proie le principal journal économique français dans la mesure où il bouleverse et transforme l’ensemble des principes de fonctionnement de l’économie en France.

La bataille des Echos s’inscrit dans la construction d’une éthique du capitalisme. L’éthique : une question d’art de vivre et d’élégance. L’affaire même du groupe LVMH.

Par François Ewald | Président du Conseil scientifique et d’évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.

http://www.fondapol.org/no-cache/publication/titre/les_journaux_dans_lethique_du_capitalisme.html?cHash=40059ea8de&print=1