Ethique & Entreprise


La tentation éthique du capitalisme
mars 27, 2009, 10:57
Filed under: ethique des affaires

Au siècle des Lumières, l’opulence des peuples a été l’une des grandes promesses de l’économie politique naissante. Les Trente Glorieuses ont semblé la réaliser. En effet, cette période a signifié, au moins dans les pays occidentaux, une formidable avancée sociale : recul des épidémies et de la misère en général, amélioration des protections sociales et réduction des inégalités.

Le bien-être est devenu, dans le « hors travail », le but des sacrifices dans la sphère de la production. Ce modèle a toutefois fait l’objet de controverses, notamment lorsqu’il finissait par assimiler ce bien-être aux strictes possessions matérielles accessibles sur le marché, en ouvrant alors plus directement la société à un idéal consumériste.

La fin des Trente Glorieuses a marqué le terme de cet idéal progressiste qui offrait malgré tout la certitude d’une marche vers un avenir meilleur. Il est alors devenu de moins en moins évidentque la rationalisation économique et l’accélération inégalée de la production et des échanges de biens marchands soient aussi lesvecteurs du progrès social. L’effritement du compromis d’après guerre conciliant la croissance économique avec les revendicationsdu mouvement ouvrier, ainsi que la fragilisation des équilibres entre les États et les puissances économiques ont bousculé les certitudes forgées tout au long de l’ère industrielle. Dès lors, le capitalisme, tel un processus d’accumulation sans fin, bien assis sur sa base mécanique, émancipé de toute expression téléologique, a semblé installer le « cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne », règne des « spécialistes sans visions» qu’annonçait Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

La suite de cette analyse par Anne Salmon ici.



La fondation Bill & Melinda Gates annonce 133 millions de dollars de don
mars 26, 2009, 3:56
Filed under: dons, entrepreneuriat social

 

A l’occasion de la Journée mondiale de la tuberculose le 24 mars dernier, la Fondation Bill & Melinda Gates a annoncé une série de subventions dans le domaine la santé, conçues pour accroître l’accès aux progrès de la médecine, particulièrement des femmes et des enfants vivant dans les pays en développement.

Les subventions totalisant plus de 133 millions $ profiteront aux groupes les plus vulnérables du monde, notamment, aux enfants, aux réfugiés, aux femmes enceintes et aux femmes. Les membres de ces groupes représentent une proportion croissante du nombre de personnes malades à l’échelle de la planète.

«Les progrès de la médecine, associés à une meilleure alimentation et à un accès élargi aux vaccins qui peuvent sauver la vie, ont prolongé et amélioré la vie des résidents des Etats-Unis et d’autres pays du monde», a déclaré Patty Stonesifer, co-présidente du conseil et présidente de la Fondation Bill & Melinda Gates. «En même temps, l’écart troublant entre l’état de santé des riches et des pauvres du globe ne cesse d’augmenter. Le programme de la Fondation pour la santé globale (Global Health Program) s’est donné comme objectif d’éliminer cet écart et d’améliorer la santé des femmes et des enfants.»

«La tuberculose devient encore plus mortelle parce que de nombreuses souches ont acquis une tolérance à la majorité, voire à la totalité, des traitements médicamenteux actuels», a affirmé le Dr Gordon W. Perkin, directeur du programme de la Fondation pour la santé globale. «L’alliance globale pour la mise au point d’un médicament contre la tuberculose (Global Alliance for Tuberculosis Drug Development) offre à la communauté mondiale l’espoir de réussir à éradiquer cette menace croissante pour la santé publique.»

Les dons se répartissent comme suit :

Global Alliance for Tuberculosis Drug Development — 25 millions $

Cette alliance nouvellement créée a reçu une subvention de 25 millions $. Cette somme appuiera la mise au point de nouveaux agents thérapeutiques et fournira des ressources qui démontreront l’efficacité des médicaments lors d’études cliniques. L’alliance comprendra des fondations, des sociétés pharmaceutiques et des organismes internationaux qui sont à la recherche de nouveaux traitements efficaces contre la tuberculose.

Save the Children — 50 millions $

Save the Children, un des organismes privés à but non lucratif voués au développement et au soutien des enfants les plus importants du monde, a reçu une subvention quinquennale de 50 millions $ pour aider à sauver la vie des nouveau-nés partout dans le monde. La subvention appuiera une initiative mondiale appelée Saving Newborn Lives destinée à rehausser l’accès à des technologies peu coûteuses en vue de réduire sensiblement les décès de nouveau-nés qui atteignent, selon les estimations, 5,4 millions chaque année. La subvention accordée par la Fondation représente le don privé le plus élevé que l’organisme Save the Children ait reçu depuis sa création il y a 68 ans.

Infectious Disease Research Institute — 15 millions $

L’Infectious Disease Research Institute a reçu une subvention de 15 millions $ pour financer ses travaux de recherche visant la mise au point d’un vaccin contre la leishmaniose, une maladie de la peau et des viscères qui est endémique en Asie du Sud, particulièrement en Inde, en Afrique, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient. L’institut travaillera étroitement avec Corixa, une société de biotechnologie. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la leishmaniose est à l’origine d’environ un demi-million de décès chaque année. On évalue à 15 millions le nombre de nouveaux cas de la maladie chaque année.

Medicines for Malaria Venture — 25 millions $

Medicines for Malaria Venture (MMV) a reçu une subvention de 25 millions $ qui appuiera l’objectif de l’organisme, à savoir créer un partenariat entre les secteurs public et privé pour éradiquer cette maladie importante à l’échelle internationale. L’objectif de MMV est de promouvoir la découverte et la mise au point de médicaments contre la malaria en investissant des fonds provenant du secteur public aux fins du développement de médicaments. MMV espère enregistrer un nouveau médicament contre la malaria tous les cinq ans à compter de 2010.

Albert B. Sabin Vaccine Institute — 18 millions $

Le Sabin Vaccine Institute a reçu une subvention de 18 millions $ pour travailler en partenariat avec le laboratoire médical d’helminthologie de l’Université Yale en vue de la mise au point d’un vaccin contre l’ankylostome. On utilisera le vaccin en conjugaison avec des méthodes et des médicaments plus traditionnels pour diminuer l’incidence de l’infection par l’ankylostome, une des principales causes d’anémie et de malnutrition à l’échelle mondiale.



La crise économique et l’éthique du capitalisme, par Jean-Paul Fitoussi
mars 8, 2009, 11:49
Filed under: ethique des affaires

Nous vivons une époque où l’éthique semble avoir envahi l’espace : le commerce est éthique, la finance est éthique, les entreprises adoptent des chartes éthiques, etc. Pourtant le capitalisme est dans tous ses états ; jamais « l’amour de l’argent », comme dirait Keynes, ne l’avait conduit à de telles extrémités : rémunérations extravagantes des plus aisés, rendements chimériques, obscénité de la misère, explosion des inégalités, dégradation de l’environnement… L’émergence de l’éthique est-elle une réaction au spectacle affligeant des conséquences morales et sociales d’un monde économique déserté par l’éthique ?

 

Car on ne peut rejeter avec légèreté l’hypothèse que l’oubli de l’éthique aujourd’hui, comme hier, a conduit le système à la crise. « Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons, écrivait Keynes, sont que le plein emploi n’y est pas assuré et que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d’équité. » D’où vient que l’on puisse porter un tel jugement ? L’économie ne se donne-t-elle pas comme la science par excellence disjointe de toute considération éthique ?

 

Le glissement irrésistible de l’économie politique vers l’économie-science s’est cristallisé dans un concept d' »économie de marché », apparemment débarrassé de toute connotation historique ou institutionnelle. Pourtant le capitalisme est bien une forme d’organisation historique, un mode de production, disait Marx, né des décombres de l’Ancien Régime. Son destin n’est pas écrit dans le marbre. C’est l’interdépendance entre l’Etat de droit et l’activité économique qui a donné au capitalisme son unité. L’autonomie de l’économie est une illusion, comme sa capacité à s’autoréguler. Et c’est parce que le balancier a penché un peu trop du côté de cette illusion que nous en sommes arrivés à la rupture présente.

 

Ce mouvement de balancier correspond à une inversion des valeurs. L’éthique, pensait-on, serait mieux servie si l’on régulait davantage le fonctionnement des Etats et si l’on dérégulait davantage les marchés. L’ingéniosité des marchés financiers d’abord, leur aveuglement ensuite, a fait le reste.

 

Le scandale éthique du capitalisme contemporain réside bien dans la mondialisation de la pauvreté, y compris dans des pays très riches. Il est plus encore celui de l’acceptation d’un degré insoutenable d’inégalités dans des régimes démocratiques. Car notre système procède d’une tension entre deux principes, celui du marché et de l’inégalité d’une part (un euro, une voix) ; de l’autre, celui de la démocratie et de l’égalité (une personne, une voix), ce qui oblige à la recherche permanente d’un compromis.

 

Cette tension entre les deux principes permet au système de s’adapter, et non point se rompre comme le font les systèmes régis par un seul principe d’organisation (le système soviétique). La thèse selon laquelle le capitalisme n’a survécu comme forme dominante d’organisation économique que grâce à la démocratie, plutôt qu’en dépit d’elle, apparaît intuitivement la plus convaincante. Nous en avons une illustration aujourd’hui.

 

Le spectacle de l’argent facile brouille les horizons temporels. Des rendements financiers anormalement élevés contribuent à la dépréciation du futur, à l’impatience pour le présent, au désenchantement du travail. Il n’est pas nécessaire de convoquer l’Ancien Testament pour illustrer à quel point les relations entre rendement de l’argent et morale sont problématiques. Même Adam Smith dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (Gallimard, 1976) l’avait souligné.

 

La dépréciation du futur, qu’elle soit la conséquence d’exigences insoutenables de rendements financiers ou de taux d’intérêt anormalement élevés, s’oppose à l’horizon temporel forcément long de la démocratie. L’une des clés de l’arbitrage entre le bien-être des générations présentes et celui des générations futures est le taux social de préférence temporelle qu’il incombe au débat politique de déterminer. Un taux trop élevé comme une absence de justice sociale aggravent le conflit entre générations.

 

Lorsque les inégalités sont fortes, une part importante de la société ne peut se projeter dans l’avenir, alors qu’elle le souhaiterait. Si l’on forme l’hypothèse optimiste que l’altruisme intergénérationnel est « un sentiment moral » spontané, comme semble l’indiquer l’attention portée par chacun au destin de ses enfants, on perçoit bien alors comment une réduction des inégalités pourrait réconcilier le capitalisme avec le long terme.

 

Pour redonner de l’éthique au capitalisme, il convient de rompre conceptuellement avec le passé doctrinal qui nous a conduits aux graves turbulences d’aujourd’hui. Il faudrait « déréguler les démocraties », c’est-à-dire faire davantage de place à la volonté politique, et mieux réguler les marchés. Il conviendrait de prendre davantage au sérieux l’activité de délibération sur les normes de la justice et ainsi de faire du degré d’inégalité acceptable l’objet d’une délibération publique annuelle par les Parlements. La publicité des débats, et leur solennité, permettrait alors de rompre avec la concurrence sociale et fiscale vers le bas, et de susciter l’espoir d’une concurrence vers le haut.

 

——————————————————————————–

Courriel : jeanpaul.fitoussi@ofce.sciences-po.fr.

Article paru dans Le Monde du 2 mars 2009.