Ethique & Entreprise


La crise économique et l’éthique du capitalisme, par Jean-Paul Fitoussi
mars 8, 2009, 11:49
Filed under: ethique des affaires

Nous vivons une époque où l’éthique semble avoir envahi l’espace : le commerce est éthique, la finance est éthique, les entreprises adoptent des chartes éthiques, etc. Pourtant le capitalisme est dans tous ses états ; jamais « l’amour de l’argent », comme dirait Keynes, ne l’avait conduit à de telles extrémités : rémunérations extravagantes des plus aisés, rendements chimériques, obscénité de la misère, explosion des inégalités, dégradation de l’environnement… L’émergence de l’éthique est-elle une réaction au spectacle affligeant des conséquences morales et sociales d’un monde économique déserté par l’éthique ?

 

Car on ne peut rejeter avec légèreté l’hypothèse que l’oubli de l’éthique aujourd’hui, comme hier, a conduit le système à la crise. « Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons, écrivait Keynes, sont que le plein emploi n’y est pas assuré et que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d’équité. » D’où vient que l’on puisse porter un tel jugement ? L’économie ne se donne-t-elle pas comme la science par excellence disjointe de toute considération éthique ?

 

Le glissement irrésistible de l’économie politique vers l’économie-science s’est cristallisé dans un concept d' »économie de marché », apparemment débarrassé de toute connotation historique ou institutionnelle. Pourtant le capitalisme est bien une forme d’organisation historique, un mode de production, disait Marx, né des décombres de l’Ancien Régime. Son destin n’est pas écrit dans le marbre. C’est l’interdépendance entre l’Etat de droit et l’activité économique qui a donné au capitalisme son unité. L’autonomie de l’économie est une illusion, comme sa capacité à s’autoréguler. Et c’est parce que le balancier a penché un peu trop du côté de cette illusion que nous en sommes arrivés à la rupture présente.

 

Ce mouvement de balancier correspond à une inversion des valeurs. L’éthique, pensait-on, serait mieux servie si l’on régulait davantage le fonctionnement des Etats et si l’on dérégulait davantage les marchés. L’ingéniosité des marchés financiers d’abord, leur aveuglement ensuite, a fait le reste.

 

Le scandale éthique du capitalisme contemporain réside bien dans la mondialisation de la pauvreté, y compris dans des pays très riches. Il est plus encore celui de l’acceptation d’un degré insoutenable d’inégalités dans des régimes démocratiques. Car notre système procède d’une tension entre deux principes, celui du marché et de l’inégalité d’une part (un euro, une voix) ; de l’autre, celui de la démocratie et de l’égalité (une personne, une voix), ce qui oblige à la recherche permanente d’un compromis.

 

Cette tension entre les deux principes permet au système de s’adapter, et non point se rompre comme le font les systèmes régis par un seul principe d’organisation (le système soviétique). La thèse selon laquelle le capitalisme n’a survécu comme forme dominante d’organisation économique que grâce à la démocratie, plutôt qu’en dépit d’elle, apparaît intuitivement la plus convaincante. Nous en avons une illustration aujourd’hui.

 

Le spectacle de l’argent facile brouille les horizons temporels. Des rendements financiers anormalement élevés contribuent à la dépréciation du futur, à l’impatience pour le présent, au désenchantement du travail. Il n’est pas nécessaire de convoquer l’Ancien Testament pour illustrer à quel point les relations entre rendement de l’argent et morale sont problématiques. Même Adam Smith dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (Gallimard, 1976) l’avait souligné.

 

La dépréciation du futur, qu’elle soit la conséquence d’exigences insoutenables de rendements financiers ou de taux d’intérêt anormalement élevés, s’oppose à l’horizon temporel forcément long de la démocratie. L’une des clés de l’arbitrage entre le bien-être des générations présentes et celui des générations futures est le taux social de préférence temporelle qu’il incombe au débat politique de déterminer. Un taux trop élevé comme une absence de justice sociale aggravent le conflit entre générations.

 

Lorsque les inégalités sont fortes, une part importante de la société ne peut se projeter dans l’avenir, alors qu’elle le souhaiterait. Si l’on forme l’hypothèse optimiste que l’altruisme intergénérationnel est « un sentiment moral » spontané, comme semble l’indiquer l’attention portée par chacun au destin de ses enfants, on perçoit bien alors comment une réduction des inégalités pourrait réconcilier le capitalisme avec le long terme.

 

Pour redonner de l’éthique au capitalisme, il convient de rompre conceptuellement avec le passé doctrinal qui nous a conduits aux graves turbulences d’aujourd’hui. Il faudrait « déréguler les démocraties », c’est-à-dire faire davantage de place à la volonté politique, et mieux réguler les marchés. Il conviendrait de prendre davantage au sérieux l’activité de délibération sur les normes de la justice et ainsi de faire du degré d’inégalité acceptable l’objet d’une délibération publique annuelle par les Parlements. La publicité des débats, et leur solennité, permettrait alors de rompre avec la concurrence sociale et fiscale vers le bas, et de susciter l’espoir d’une concurrence vers le haut.

 

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Courriel : jeanpaul.fitoussi@ofce.sciences-po.fr.

Article paru dans Le Monde du 2 mars 2009.

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