Ethique & Entreprise


Schumpeter vs Weber : l’esprit du capitalisme
juin 18, 2009, 3:07
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Nous ne vivons pas, depuis quelques mois, n’en déplaise à certains, la crise finale du capitalisme, mais le nouvel avatar de l’affrontement entre Joseph Schumpeter et Max Weber.

Schumpeter, l’esprit du capitalisme, la dynamique entrepreneuriale, la passion de la création et la pulsion de l’enrichissement, avec ses à-côtés inévitables, la spéculation, le goût du lucre, la richesse parfois indue. 

Weber, l’éthique du capitalisme, l’ascèse de l’accumulation, le travail de longue haleine, le zèle, la discipline, la satisfaction de la tâche accomplie, avec pour corollaires une rigueur et une rectitude dont à ses yeux le protestantisme constituait le meilleur accomplissement. 

La bataille entre ces deux penseurs qui n’en peuvent mais est naturellement une métaphore, mais elle témoigne de l’exceptionnelle aptitude de l’économie de marché de se perpétuer «telle qu’en elle-même l’éternité la change…». Il n’y a en apparence rien de nouveau sous le soleil, et la crise actuelle paraît d’un classicisme absolu. 

Vieux principe oublié 

Une révolution technologique dont l’enthousiasme pousse à anticiper les effets économiques, au prix de l’oubli d’un vieux principe: les premiers investisseurs se brûlent les doigts, les suivants sauvent les meubles, les troisièmes triomphent. Une bulle spéculative: l’emballement pour les entreprises liées aux chemins de fer il y a cent trente ans n’était guère différent de la vague Internet. Des victimes innombrables, actionnaires qui attendaient la dernière minute pour prendre leur profit, oublieux, suivant la jolie expression de Warren Buffett, plus poète qu’on ne l’imagine, que «s’ils veulent quitter la salle de bal de Cendrillon juste avant minuit, ils n’ont pas d’horloge pour les aider». De nombreux patrons saisis par l’orgueil démesuré; quelques-uns poussés par la cupidité jusqu’à la malhonnêteté. 

Les excès sont dans la nature même du capitalisme: il les porte en lui comme la nuée l’orage. S’ouvre désormais «la période Max Weber», c’est-à-dire l’instauration de nouvelles règles au nom du vieux principe que le marché et la règle du droit constituent l’avers et le revers indissociables du système capitaliste et que, si le premier démarre toujours plus vite, la seconde finit par le rattraper. Chaque spasme suscite, sur le plan de la réglementation, sa mode. Une fois une application plus stricte des mécanismes de protection de la concurrence; une autre fois, du moins aux États-Unis, la distinction des métiers de banque commerciale et de banque d’investissement. Aujourd’hui, la fiabilité des comptes et l’instauration de contre-pouvoirs dans l’entreprise. Comme dans les cycles précédents, les mesures prises une à une peuvent paraître dérisoires, mais, globalement, elles exerceront cahin-caha leurs effets. 

Manoeuvre d’intimidation 

La fonction d’administrateur ne se pratique déjà plus, même en France, comme il y a cinq ans, alors que la vague réglementaire, venue de New York, ne nous a pas encore touchés. Les commissaires aux comptes commencent à être moins indulgents, se vengeant à bon droit de l’arrogance avec laquelle, dans le passé, les directeurs financiers les réduisaient en charpie. 

Et enfin, rôde le spectre des procédures pénales: la signature désormais demandée aux patrons américains sur l’exactitude de leurs comptes n’est qu’une manoeuvre d’intimidation, mais, dans un pays où il ne faut pas plaisanter avec la justice, elle fera son effet. «Circulez, il n’y a rien à voir.» Tout serait-il rentré dans l’ordre? 

Non, parce que chaque crise du système est marquée par ses propres mutations. Quel a été le changement le plus marquant de la dernière décennie? La démocratisation de l’actionnariat, son extension à de nouvelles couches de la population qui ignoraient jusqu’au mot même d’action, le poids de la Bourse dans les préoccupations des individus. De là, une transformation du débat sur la confiance. Nous savons, depuis Alain Peyrefitte et sa société de confiance, que celle-ci est, au même titre que le travail et le capital, un facteur de production. Mais ce n’est pas désormais la même confiance, moteur traditionnel de la seule classe bourgeoise. La confiance qui fait fonctionner le système est l’apanage de l’opinion publique. Ses ressorts sont d’une autre nature. Les responsables se battent sur ce terrain-là, avec les armes d’hier, toutes adaptées à une société de codes et de rites, mais non à une démocratie d’opinion. 

Gestion millimétrée 

Code: la gestion millimétrée des baisses de taux et des déclarations faussement prophétiques d’Alan Greenspan. Code: les incantations gratuites des hommes politiques. Code encore: les moulinets sur la réduction, souvent factice, des déficits publics. Il ne s’agit plus, à l’avenir, de dialoguer avec les seuls acteurs économiques, mais avec l’opinion, c’est-à-dire un être social insaisissable et énigmatique. La partition n’est pas complètement différente, mais ses morceaux changent d’intensité. Sauvegarder la fringale d’achat des consommateurs, malgré une contraction de leur patrimoine, empêcher les épargnants de céder à la panique boursière, les ramener vers le marché des actions: autant d’objectifs qui relèvent d’une délicate thérapie collective. Elle suppose des dosages subtils. 

«Côté Max Weber», c’est-à-dire côté restauration de la morale et de l’exemplarité, sans doute faut-il sanctionner plus fort les dérapages que s’il s’agissait simplement de convaincre les détenteurs du pouvoir économique. «Côté Joseph Schumpeter», c’est-à-dire croyance au progrès économique et à l’efficacité de l’économie de marché, il n’existe pas d’autre pédagogie que l’exemplarité, donc la quête des réussites et des succès afin de faire contrepoids aux faillites les plus ostentatoires.

Quant aux responsables en charge de la politique économique, ils ne sont désormais détenteurs que du ministère de la parole. C’est leur seul moyen d’action, mais il est essentiel: à eux de ne sombrer ni dans le sermon qui morigène et qui inhibe; ni dans le prêchi-prêcha naïf et artificiel. 

Étonnante situation qui fait reposer l’ensemble du système économique sur la pointe étroite de la confiance des consommateurs et des épargnants, et celle-ci, pour partie, sur l’existence ou non d’un discours collectif intelligemment mobilisateur. Étonnante situation donc, qui n’évacue pas le politique du jeu économique, mais le transforme en psychothérapeute. Étonnante situation enfin qui voit l’opinion, déjà reine des jeux politiques, se transformer en figure tutélaire du système économique. 

Nous vivions en démocratie d’opinion; devons-nous désormais parler d’une «économie d’opinion»? 

 

Article d’Alain Minc paru dans le Monde le 24 août… 2002 !!!

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Une plate-forme web pour favoriser le mécénat de compétences
juin 10, 2009, 4:11
Filed under: entrepreneuriat social, Mécénat

entrepreneuriat-social.mobee.org est une plate-forme mutualisée destinée à favoriser les mécénats d’entreprise dans le domaine de l’économie sociale et solidaire.

La plate-forme web permet de favoriser les synergies entre:
♥ des entreprises engagées au titre du mécénat et leurs salariés et retraités;
♥ des bénéficiaires: toute organisation œuvrant dans le domaine de l’économie sociale et solidaire.

Ces différentes catégories d’acteurs entrent en relation sur la base d’offres et dedemandes.

Les organisations bénéficiaires expriment des demandes correspondant aux besoins de leurs projets. 
Les entreprises y répondent par leurs 
offres: apports en compétences, in situ ou en ligne, via les salariés et retraités de l’entreprise, apports financiers, en nature, en technologie ou en logistique.

es_01.pngentrepreneuriat-social.mobee.org favorise particulièrement les apports enmécénat de compétences en proposant une interface spécifique: les entreprises mécènes adhérentes au réseau ont la possibilité de mobiliser leurs salariés et retraités afin qu’ils participent bénévolement aux missions — sur le terrain ou bien en ligne — demandées par les organisations bénéficiaires.



L’entrepreneuriat social: de Jean Monnet à Bill Gates
juin 2, 2009, 11:47
Filed under: entrepreneuriat social

Dans son rapport spécial de mars 2009 consacré à l’entrepreneuriat, le magazine britannique « The Economist » définit un entrepreneur comme « quelqu’un qui apporte une solution innovante à un problème ».

Sur base de cette définition et bien qu’une définition précise de l’entrepreneuriat social fasse encore l’objet de nombreux débats entre académiciens et leaders du mouvement, un entrepreneur social peut être décrit comme quelqu’un qui apporte une solution innovante à un problème social. Les problèmes sociaux traités par ces entrepreneurs peuvent être très divers : l’environnement, l’accès à l’éducation, les soins de santé, l’alimentation,…

Plusieurs individus ayant marqué l’Histoire, sont aujourd’hui assimilés à des entrepreneurs sociaux. L’un des exemples le plus fréquemment cité est Jean Monnet en tant qu’architecte et père fondateur de l’Europe. Cependant, depuis une dizaine d’années, le mouvement s’est considérablement accéléré. Les initiatives d’entrepreneurs cherchant à résoudre les problèmes les plus pressants de la planète se sont multipliées et ont gagné en visibilité. Autour de ces entrepreneurs, plusieurs organisations d’envergure mondiale visant à promouvoir leur développement, se sont mises en place.

C’est le cas d’Endeavor ; une organisation qui œuvre depuis 1997 au développement des entrepreneurs sociaux dans les pays émergents, en les accompagnant dans leur stratégie et en leur facilitant l’accès au capital. En 2008, les revenus totaux des entrepreneurs d’Endeavor s’élévaient à $2.1 milliards (€1.5 milliards) ! Dans son livre « The World is Flat », l’écrivain et journaliste Thomas Friedman, qualifie Endeavor de « world’s best anti-poverty program of all».

La co-fondatrice et actuelle CEO d’Endeavor est Linda Rottenberg. Cette année, elle fût invitée à ouvrir la 10ème conférence sur l’innovation sociale de l’Harvard Business School. Dans son discours plein d’optimisme et d’espoir, Linda Rottenberg retrace le chemin parcouru par les pionniers du mouvement. Elle a identifié 3 moments, décisifs selon elle, dans l’universalisation du mouvement, qu’elle appelle  « la théorie des grands hommes de l’entrepreneuriat social » :

–       Lorsque Bono, chanteur du groupe U2, lance la gamme des « Red Products » pour combattre le Sida en Afrique, il passe du statut de rock star à celui d’entrepreneur social. Immédiatement, il rend l’activisme social « cool ».

–       En attribuant  le prix Nobel de la Paix à Muhammad Yunus pour son action avec la Grameen bank et son innovation du micro-crédit, le comité norvégien du Nobel donne au mouvement une icône mondiale.

–       En quittant, sa fonction de CEO chez Microsoft pour se consacrer pleinement à sa fondation, et en promouvant un « capitalisme créateur d’un marché devant réduire les inégalités », Bill Gates amène le mouvement « mainstream »…

Ces trois moments-clés permettent de comprendre l’ampleur prise par le mouvement mais également de mieux appréhender le concept dans son ensemble.

En effet, si ces moments ont une valeur hautement symbolique, l’entrepreneuriat social est plus qu’une mode ou une tendance. Comme l’explique la fondatrice d’Endeavor, les initiatives prises par Bono, Yunus et Bill Gates, montrent que les entrepreneurs sociaux sont des « problem-solvers » plus que des idéalistes, c’est l‘innovation qui les motive et non la charité et enfin ils utilisent des stratégies entrepreneuriales afin de réaliser le changement social.

L’entrepreneuriat social est donc une réalité qui s’accélère et qui par sa réussite montre que les innovations devraient davantage servir les problèmes sociaux. Aujourd’hui bien que le modèle ait fait ses preuves, Linda Rottenberg pointe l’accès au capital comme l’un des enjeux majeur qui pourra amener l’impact social une étape plus loin. En effet, plusieurs leaders du mouvement s’accordent à dire que les donations entretiennent la dépendance et qu’il n’y aura jamais assez de donations pour soutenir toutes les initiatives. En revanche, en devenant une opportunité d’investissement à part entière, le mouvement pourra d’une part évoluer beaucoup plus rapidement et d’autre part étendre considérablement son impact. En effet, si tous les entrepreneurs sociaux ne recherchent pas la rentabilité économique, de nombreux exemples montrent qu’il est non seulement possible mais surtout bénéfique de concilier intérêts économiques et sociaux.

Comme l’a dit Kofi Annan, (paraphrasant lui-même Victor Hugo), « l’entrepreneuriat social est une idée dont le temps est venu…» !