Ethique & Entreprise


Ecole Boulle – le savoir-faire à la française
octobre 22, 2009, 12:58
Filed under: entrepreneuriat social, Mécénat

Par nature, les écoles et lieux d’enseignement constituent des foyers d’engagement déterminants pour les activités de mécénat. En France, du fait de l’emprise très forte du système public sur les structures de formation, ces partenariats ont tardé à s’élaborer. Mais face à la concurrence d’établissements européens mieux financés, il devient indispensable à nos lieux d’excellence de s’ouvrir au secteur privé pour maintenir leur attractivité. Réciproquement, les entreprises qui s’engagent dans le financement ou l’apport de compétences à destination de ces établissements jouent pleinement leur rôle social, et en tirent, à moyen-terme, des bénéfices d’image, de qualification de personnel, de préservation de leur patrimoine immatériel, très au-delà des faveurs fiscales qui peuvent les y inciter ponctuellement.

Témoin de cette évolution, la célèbre école Boulle qui a traversé le XXème siècle en défendant l’excellence de l’artisanat français. Née en 1886, et par là contemporaine de la révolution industrielle, elle demeure le creuset ou s’élaborent de nouveaux savoir-faire nourris de l’expérience de gestes séculaires. Cette cohabitation de tous les instants du ciseau à bois et de l’ordinateur, de la terre glaise et des polymères les plus sophistiqués, qui ne manque pas de surprendre le visiteur enfermé dans l’image d’Epinal de la commode portant le nom d’André-Charles Boulle, suppose une ouverture géographique comme économique toujours en renouvellement. Cette excellence a su convaincre partenaires et mécènes de s’engager au service de sa transmission et son développement. Ainsi les maisons Dior, Givenchy, Guerlain, la marque Veuve Cliquot Ponsardin apportent-elles leur dynamique aux enseignements.

Souhaitons que cette vitrine de la tradition et de l’innovation française soit bientôt suivie par d’autres écoles, par des universités, et pourquoi pas ? par les collèges et lycées de la si frileuse éducation nationale !



Servir Dieu ou l’argent ?, par Marc Roche
octobre 21, 2009, 10:04
Filed under: ethique des affaires | Mots-clefs: ,

La cathédrale Saint-Paul est à moins de dix minutes à pied de la Banque d’Angleterre. Suffisamment loin pour marquer une distance de principe avec les seigneurs de la haute banque, l’édifice reste assez proche pour souligner que l’Eglise n’a rien contre la réussite en affaires à condition qu’elle s’accompagne d’un vernis de rigueur. Cette influence se reflète d’ailleurs par la multitude de charmantes petites églises qui constellent le « mile doré ». L’alliance du protestantisme et du profit a d’ailleurs permis à l’Angleterre de se donner sans complexe au capitalisme de droit divin.

Mais ces jours-ci, le Veau d’or n’a plus bonne presse, même chez les banquiers. Les fortunes d’une nuit aussi vite dépensées sont devenues suspectes. Le luxe tapageur qui, il y a encore un an, avait fait tant d’envieux ne fait plus recette. Et la religion a retrouvé la cote.

L’appel aux banquiers de l’archevêque de Cantorbéry, Mgr Rowan Williams, les invitant à la repentance après la crise mondiale de l’an dernier a été le déclic de ce renouveau spirituel. Le protecteur de la foi leur a notamment rappelé les exigences inconfortables de l’Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (saint Mathieu, 6, 24).

La profession a répondu comme un seul homme à l’injonction du premier des pasteurs. Ainsi,Stephen Green, président du géant bancaire HSBC, a promis d’oeuvrer à l’avènement d' »une vraie culture de l’éthique et de l’intégrité ». Paul Tucker, gouverneur adjoint de la Banque d’Angleterre, a réclamé une mission »socialement acceptable ». Quant à Hector Sants, patron de la Financial Services Authority, il a évoqué sa « destinée de chrétien » pour justifier son action à la tête de l’autorité de tutelle. Pour sa part, Lord Myners, secrétaire d’Etat chargé de la City, qui devrait quitter le gouvernement aux prochaines élections, a révélé son intention de suivre des cours de théologie. Enfin, Ken Costa, chef de Lazard International, a exhorté ses troupes à utiliser la richesse avec modération.

A la City, sous les coups de la déréglementation et de la mondialisation, le travail, l’enrichissement personnel et la méritocratie étaient devenus les valeurs dominantes. La religion restait du domaine de la vie privée. Dès lors, il n’était plus utile d’être protestant pour faire carrière chez JP Morgan, d’être juif chez Goldman Sachs ou catholique chez Merril Lynch. La dérégulation du « Big Bang » de 1986, la disparition des grandes banques d’affaires britanniques et l’afflux de cadres venus d’Inde, du Proche-Orient ou du Japon avaient eu raison de la prééminence de l’establishment WASP (white anglo-saxon protestant) qui tenait le haut du pavé.

Le krach est passé par là. Le stress provoqué par la dure réalité de la crise a créé de nouveaux besoins spirituels. Beaucoup parmi ceux qui ont échappé au bain de sang (30 000 emplois perdus en 2008, et sans doute 18 000 en 2009) ont mauvaise conscience. L’opinion est en colère contre les bonus, alors que s’aggravent les inégalités. Etre banquier n’est plus à la mode.

Mais trop c’est trop. Cette poussée de morale provoque chez certains un sentiment de nausée. Même de nos jours, pauvreté ne rime pas avec vertu, loin de là.

Selon une récente enquête, Londres, premier centre boursier mondial, a creusé l’avantage sur sa grande rivale, Wall Street. Le World Economic Forum l’a également placée première technopole planétaire du savoir-faire financier.

Or la crise nous a fait oublier une composante essentielle de ce succès. Dans la City, avoir un salaire et une prime de fin d’année mirobolants, c’est exister quand on manie des milliards qu’on ne voit jamais. C’est exister quand on exerce un travail épuisant, perpétuellement entre deux avions et trois réunions aux quatre coins du monde, et souvent peu gratifiant sur le plan personnel. Cet ascenseur social sévit particulièrement dans les salles de marché, l’épine dorsale du retour au profit des banques.

Les professions financières au sens large – banquiers mais aussi avocats, experts comptables et spécialistes des relations publiques – continuent de vivre dans un monde à part, aux normes mentales et références très différentes du commun des mortels.

C’est sans doute la raison pour laquelle leurs dérapages sexuels ont remplacé les frasques des membres de la famille royale ou des députés conservateurs à la « une » des fameux tabloïds. Par exemple, la presse populaire s’est fait l’écho, avec force détails, de l’assassinat par un dirigeant de HSBC de sa femme pour une sordide question de gros sous. Que dire de ce directeur de Goldman Sachs qui a promis à une call-girl une petite fortune pour qu’elle quitte son mari ? Joli petit monde.

Que conclure enfin de la préoccupation publiquement exprimée par Mgr Williams face à un projet européen d’encadrement des hedge funds ? A l’écouter, cette législation communautaire visant à entraver la spéculation menace d’affecter le financement des missions caritatives de l’Eglise anglicane.

La vraie morale de cette histoire, c’est que, au final, l’argent, c’est des actions et des obligations. Des actions pour assurer le développement économique et bâtir la richesse de la nation. Des obligations pour moraliser sa détention.

Marc Roche, Le Monde



Décès de Françis Muguet, père du mécénat global
octobre 19, 2009, 5:01
Filed under: Mécénat

Françis Muguet, nous l’avons appris ce week-end, vient de décéder. Coauteur de la contribution créative, ce chercheur à l’Université de Genève, ancien de l’École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA), était un membre très actif au sein du Sommet Mondial pour la Société de l’Information (SMSI), d’Open Accès (libre accès aux contenus scientifiques), mais aussi de la rémunération des artistes et la protection des libertés fondamentales.

C’est dans ce dernier cadre qu’il avait mis sur pied le mécénat global avec Richard Stallman, cette proposition destinée à fournir une solution au problème du financement des auteurs des oeuvres téléchargées sur Internet.

Le principe du mécénat global est que chaque internaute verse de manière obligatoire une certaine somme d’argent, cette somme n’est ni une redevance, ni une taxe, et est versée au Fournisseur d’ Accès Internet (FAI). Cette somme est ensuite reversée aux sociétés de gestion des droits d’auteur (SPRD). A notre sens, ce concept élargissait à l’ensemble de la société civile le type d’engagement dont nous voulons nous faire l’écho dans ce blog.

Mathieu Pasquini, qui dirige In Libro Veritas, relate que Francis Muguet est l’un des nombreux auteurs à avoir participé au livre « la bataille Hadopi » qui doit sortir ce 29 octobre. Son sujet traitait justement du Mécénat Global. « J’ai décidé de bouleverser le processus d’impression du livre afin d’insérer une nouvelle page : ce livre lui sera dédié ».

Philippe Aigrain
, cofondateur de la Quadrature du Net lui rend cet hommage : «  Francis explorait avec passion les voies d’un internet démocratique. Il était un innovateur passionné et un ingénieur social. En tant que défenseurs du financement mutualisé de la création, nous n’avons sans doute pas su lui témoigner assez tout ce que nous lui devions tous, malgré des désaccords de détail. Le volet financement de la création de la contribution créative, et plus généralement l’idée d’une mobilisation directe des internautes en faveur d’un financement équitable de la création doivent beaucoup aux principes du mécénat global. Sa mort ne nous permet plus de réparer cette injustice. Que dire ? N’attendons jamais pour dire à un ami ce que nous lui devons. »



Ne pas abuser de la morale – interview d’André Comte-Sponville
octobre 12, 2009, 4:08
Filed under: ethique des affaires | Mots-clefs: ,

sponville.JPG

>> La crise financière est aussi, nous dit-on, une crise de civilisation. Etes-vous d’accord?

La crise de civilisation est très antérieure. Il suffit d’aller à Beaubourg, ou dans n’importe quelle galerie d’art contemporain, pour s’en rendre compte : nous vivons dans une société où ne se confrontent guère que le nihilisme et le narcissisme. Le narcissisme d’un côté : « A notre époque, tout le monde ne tend à devenir que le roi de son cul », disait Michel Bouquet. De l’autre, le nihilisme, qui revient à ne s’intéresser qu’à une toute petite partie du réel immédiat. « Je ne m’intéresse qu’à ma bite ou à rien », dit un personnage de Houellebecq. Un autre dira : « Au fric ou à rien », ou « Au pouvoir ou à rien »… Tout cela n’a jamais suffi pour faire une civilisation.

>> Et la crise financière?
Elle est d’une certaine façon entraînée par la crise de civilisation : quand on ne s’intéresse qu’à soi, ou qu’au fric, on prépare la crise.

>> Pourquoi parle-t-on autant de morale dans cette crise?
Dans une crise de civilisation, quand les gens manquent de repères, ils ont besoin de se raccrocher à des valeurs. L’erreur serait de compter sur la morale pour surmonter une crise économique.

>> Vous l’avez écrit :le capitalisme est amoral…
Oui, le capitalisme ne fonctionne pas à la vertu, mais à l’intérêt, personnel et familial. C’est d’ailleurs pourquoi il est si fort. Simplement, si l’égoïsme est formidable pour créer de la richesse, il n’a jamais suffi à faire une civilisation. La crise confirme aussi que le capitalisme est incapable de se réguler lui-même d’une façon moralement et socialement acceptable. Elle confirme enfin que la morale est incapable de réguler le capitalisme : si l’on avait compté sur la conscience morale des patrons pour améliorer le sort de la classe ouvrière, nous serions toujours au XIXe siècle. Cela veut dire qu’il ne reste que la politique, le droit, pour imposer au marché un certain nombre de limites non marchandes et non marchandables. C’est ce que les économistes appellent aujourd’hui le retour des États, que j’appellerai plus volontiers le retour de la politique. Le problème est qu’un déphasage, mortel pour la politique, s’est créé entre l’échelle mondiale de nos problèmes économiques, et l’échelle nationale de nos moyens d’action. Il faut donc se donner les moyens d’une politique à l’échelle du monde. Ce sera long, difficile, mais on avance dans la bonne direction, comme le montre le G20. Mais, le vrai problème restera l’écologique.

>> C’est-à-dire…
Quand on voit ce qui se passe du côté de l’effet de serre, de la raréfaction des ressources, nous sommes confrontés à des défis planétaires. Là, il y a un vrai déphasage entre l’ampleur de la crise écologique, bien plus grave que la crise économique, une crise après d’autres et avant d’autres, et les moyens mis en œuvre.

>> Quand Nicolas Sarkozy parle autant de morale, ne vous prend-il pas votre boulot de philosophe?
Quand un homme politique est en situation d’échec, quand il atteint les limites de son pouvoir, il parle de morale. C’est moi, le moraliste de service, qui le dit aux politiques : il ne faut pas abuser de la morale. Parlez un peu moins de morale, et un peu plus de politique. Deleuze écrit : « Il suffit de ne pas comprendre pour moraliser ». Il est tellement plus simple d’expliquer que la crise vient des méchants traders…

>> Et quand on parle de mesurer le bonheur dans le PIB, comme le prix Nobel Stiglitz?
Daniel Cohen le montre bien dans « La prospérité du vice », le bonheur des gens ne dépend pas de leur niveau de bien-être matériel, mais de la comparaison de ce niveau avec le niveau des années précédentes, de leur enfance, des autres personnes de leur entourage… La course au bonheur est donc une course sans fin, dans une logique du « toujours plus », alors que les limites écologiques de la planète nous l’interdisent. Les politiques sont dans leur rôle de le rappeler. Mais, le bonheur n’est pas à la charge de l’État. : « Que l’État se charge d’être juste, nous nous chargerons d’être heureux », disait Benjamin Constant. Ceci posé, il n’est pas absurde de se donner quelques critères, comme le niveau de violence ou de pollution, pour mesurer une forme de bien-être qui ne serait pas que marchand.

>> On s’indigne des bonus des traders, pas de l’argent des footballeurs…
C’est étonnant… Combien vaut Thierry Henry? Le prix qu’un club est prêt à payer. Combien vaut un trader? Le prix qu’est prête à payer une banque. Ce n’est pas moralement satisfaisant, mais ce n’est pas la morale qui fixe le prix, c’est le marché. Je crois que la vraie question n’est pas celle du salaire maximum, mais de la fiscalisation des sommes versées à ces footballeurs et ces traders.
À ce sujet, j’ai toujours été frappé par la connaissance qu’avaient mes fils, passionnés de football, des salaires des joueurs et des classements. Autrement dit, ils étaient dans une logique de compétition, de hiérarchie. Mais à l’école, on ne leur donnait pas de notes, car c’était considéré comme de l’émulation, chose négative. Pareil pour l’argent, chassé de l’école, omniprésent dans le football. Il faudrait à cet égard que beaucoup de nos enseignants cessent de condamner le capitalisme : cela met nos jeunes gens dans la situation bizarre de penser que la société dans laquelle ils vivent est mauvaise ce qui, en l’absence de modèle alternatif, les place dans une forme de schizophrénie difficile. Pour en revenir à l’émulation, « on ne se pose qu’en s’opposant », disait Hegel : l’émulation me paraît saine.

>> Elle revient, avec ce projet de Martin Hirsch d’argent contre l’absentéisme…
Ah, non! Là, on est dans l’invasion de l’école par le modèle consumériste. L’émulation, c’est : on ne te donne rien, mais tu as la satisfaction d’être premier. C’est une gratification symbolique. C’est au contraire parce que l’émulation ne marche plus, parce que les élèves se fichent d’être premiers, que parfois même être le premier c’est être un « bouffon », dans une sorte de hiérarchie inversée, qu’on se sent maintenant obligé de donner des primes. On retrouve là le foot : quand on chasse l’émulation par la porte de l’école, elle revient par la fenêtre du foot.

>> Les livres changent le monde, dit la publicité d’un éditeur. Vos conseils de lecture?
Epicure, les « Essais » de Montaigne, « L’Ethique » de Spinoza… Des livres qui donnent des raisons positives de vivre. C’est ce que j’essaie très modestement de faire dans mes livres. Beaucoup de gens écrivent « contre », moi j’écris « pour », et j’assume ça tranquillement.