Ethique & Entreprise


Marianne se penche sur les hyper-riches
août 24, 2010, 8:19
Filed under: ethique des affaires

Les riches c’est fait pour être très riches et les pauvres, très pauvres ! » Il y a quarante ans, cette réplique de Don Salluste, alias de Funès, adressée à son valet faisait rire la salle entière à gorge déployée. Aujourd’hui, cette citation de la Folie des grandeurs sert d’exergue à une enquête aussi sérieuse et étayée que Voyage au pays des ultrariches, d’Aymeric Mantoux. C’est que ces phrases qui sonnaient autrefois comme des provocations amusantes (« Ne vous excusez pas, ce sont les pauvres qui s’excusent, quand on est riche, on est désagréable », « Mais qu’est-ce que je vais devenir, je suis ministre, je ne sais rien faire ! »…), dites par un personnage engoncé dans son costume et agité en permanence de tics, sont désormais prises au sérieux. On ne rit plus quand la réalité sociale finit par épouser sa propre caricature.

Après la panique suscitée par la grande crise, très provisoirement endiguée à coups de deniers publics, la machine ultralibérale s’est remise en route… et les hyper-riches sont devenus encore plus riches. Si la question de leur « place dans la société française s’impose comme une véritable question, c’est moins – contrairement à ce qui est régulièrement asséné – parce que la crise financière a aiguisé le sentiment d’in justice que parce que, à l’évidence, les ordres de grandeur sont devenus effec tivement incommensurables entre le haut et le bas de l’échelle sociale. Dans une récente étude publiée par la revue Alternatives économiques, le direc teur adjoint de la rédaction, ancien secrétaire général de la République des idées, Thierry Pech, montre, tableau à l’appui, combien les inégalités ne cessent de se creuser dans notre pays. On sait que la connaissance des revenus en France progresse lentement, trop lentement. C’est même curieusement un terrain encore en friche par rapport à d’autres secteurs. Tabou ou loi de l’omerta ? Toujours est-il que, depuis sa création, le mensuel éco nomique ne cesse de braver l’interdit et de regrouper les données souvent éparses de l’Insee et de les passer au tamis de l’analyse. Ce qui en sort est troublant et montre bien que le « ressentiment » de la population à l’égard des inégalités n’est ni un fantasme, ni la manifestation d’une passion égalitaire qui serait un mal bien français comme le tartinent dans leurs essais bâclés nos publicistes germanopratins. La vérité est que, pour saisir le malaise, il ne faut pas s’intéresser aux 10% les plus « aisés » des Français (plus de 3 000 euros par mois avant impôts) * car les écarts à l’intérieur de ce groupe sont encore beaucoup plus importants qu’entre les 90% restants ». Non. Il faut pointer ces hyper-riches, c’est-à-dire ces 0,01% de fortunés à l’intérieur de celte classe aisée qui ont passé la barre des 82 000 euros par mois. Or c’est bien à cette altitude, ainsi que le note Pech, « que le vent des inégalités souffle le plus violemment depuis quelques années ».

Les revenus de ces fortunés n’ont-ils pas augmenté de 40% entre 2004 et 2007 ? Les informations qui. encore une fois, parviennent au compte-gouttes permettent de faire un constat identique pour la période 2007-2010. Et on ne voit pas pourquoi la France serait à l’écart de la tendance générale. La récession n’est déjà pins qu’un mauvais souvenir pour les plus riches en Grande-Bretagne. La dernière édition de la « Rich List » établie par le Sunday Times a constaté que la richesse cumulée des 1 000 plus grandes fortunes avait connu pour l’an née 2009 une progression de 30%, soit 77 milliards de plus, la plus forte hausse jamais enregisliée depuis la première publication de cette enquête, il y a… vingt et un ans. Le nombre de milliardaires est passe de 43 à 53. Et cela, alors que le Royaume-Uni affiche un chômage à son plus haut depuis quatorze ans. Certes, ceux qui sont sur une ligne de défense et protection des pauvres hyperriches objecteront que cela ne touche, au final, que quelques milliers de personnes. Sans doute, mais ces quelques milliers disposent de sommes considérables. Peu suspect d’être un repaire d’anarchobolcheviks, le cabinet de conseil Oliver Wyman a publié, en mars dernier, une étude, elle aussi intéressante, puisqu’elle démontrait que la fortune cumulée des millionnaires de la planète s’élèverait à 50 000 milliards de dollars. C’est trois fois et demi le produit intérieur brut américain ; 50 fois le montant des pertes occasionnées par la crise financière décrite comme la plus grave depuis 1929. « Une fraction d’hyper-riches, écrit Thierry Pech, a ainsi rompu les amarres avec le reste de la société. » Et de poursuivre : « Une telle avance peut-elle se justifier ? »

C’est poser là « la » question qui fâche car, en effet, la plupart des arguments avancés pour expliquer ces rémunérations s’avèrent peu probants. Fini le temps où l’on pouvait se contenter d’une argumentation aussi pleine de (faux) bon sens que : « Quand les riches maigrissent, ce sont les pauvres qui meurent. Aujourd’hui quand les classes moyennes s’appauvrissent, ce sont les hyper-riches qui s’enrichissent. Tout simplement parce que leur immense fortune est en grande partie injustifiable. Faut-il croire que les hyper-riches sont des personnalités trop rares sur le mar ché des dirigeants pour ne pas voir leur cote s’envoler ? Ils ne sont pourtant ni des oeuvres d’art, ni des joueurs de foot professionnels puisque l’exemple de ces derniers est souvent mis en avant. Si les stars du foot ou les artistes peuvent être effectivement présentés comme des entrepreneurs d’eux-mêmes, le terme est abusif pour nos hyper-riches qui « oublient » un peu vite qu’ils dépendent de leur entreprise et donc, aussi, de cette piétaille revendicative que sont, à leurs yeux, les salariés. On voit bien l’utilité sociale des riches – on est toujours le riche de quelqu’un -, voire des très riches qui permettent à tout une industrie, celle du luxe, d’exister… mais celle des hyper-riches ? Ils ne sont pas hyper-productifs, hyper-inventifs, hyper-créatifs mais le plus souvent, et le plus prosaïquement du monde, héritiers et… malins. Est-il si insensé que cela de poser la question du sens de cette vertigineuse montée aux extrêmes ? Quand Bernard Arnault touche trois fois plus de rémunération que Martin Bouygues (en 2008, 17,3 millions d’euros, l’équivalent de 1 091 Smic annuels], est-ce parce qu’il est trois fois plus talentueux que ce dernier ? Sans aller jusqu’au chameau de l’Evangile et le chas de l’aiguille à coudre, sans avoir à condamner l’usure comme saint Thomas d’Aquin, sans voir l’Antéchrist dans le livret de Caisse d’épargne comme Péguy, sans verser dans le jansénisme ou la mystique de la pauvreté, on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une telle situation. D’ailleurs, certains n’ont pas attendu pour s’en emparer. Partout dans le monde occidental, lorsqu’un enfant réclame à ses parents un jouet coûteux, il s’entend répondre : « On n’est pas riches comme Rothschild .’ » (la variante Rockefeller existe aussi). Les Rothschild sont plus qu’une seule famille. Ils représentent une institu tion qui s’est maintenue à la pointe de la banque et de la philanthropie depuis le milieu du XVIIIe siècle. A Paris même, on ne compte plus les établissements publics qui portent ce nom. En février dernier, la vice-présidente du holding familial, Ariane de Rothschild, est sortie de sa réserve pour mettre en garde contre les dérives du capitalisme financier et sa tyrannie du court terme qui le condamne à enregistrer le maximum de profit en un temps record : Comme beaucoup de gens, mon mari et moi, nous nous demandons combien de temps cela va durer, et même s’il est possible que cela dure. » Cette impossibilité de trouver des traces de cette « sagesse des affaires » conduit Ariane de Rothschild à réclamer une « réévaluation » de l’éthique patronale : « C’est pour nous une conception essentielle d’équilibre. » Le fondateur du groupe Auchan. Gérard Mulliez, dit les choses plus brutalement : « Il faut faire passer l’homme avant le fric. Un dirigeant qui est payé 200 fois plus que le salarié de base est quelqu’un qui n’a pas de bon sens. » Ils sont nombreux à concéder que la « tyrannie du rendement maximal » a rapproché les dirigeants d’entreprise des actionnaires en les éloignant de leur personnel et que l’immense majorité des salariés perçoivent leur patron comme peu soucieux de leurs intérêts.

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