Ethique & Entreprise


Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché
novembre 2, 2008, 3:58
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51az3qn29sl-1_sl500_aa240_Vif et surprenant, écrit d’une plume allègre rendue légère par l’aisance que donne le gai savoir, ce livre aurait pu s’intituler Le franciscanisme et l’éthique du capitalisme — pour paraphraser malicieusement le titre du célèbre ouvrage de Max Weber. Et de fait, la thèse fameuse du sociologue allemand (qui datait de la Réforme protestante la déculpabilisation de l’Occident vis-à-vis de l’idée de profit) n’en sort pas indemne : historien scrupuleux de la pensée économique au Moyen Âge, Giacomo Todeschini en révèle un pan méconnu, au cœur même du catholicisme. Il rejoint par là de nombreux travaux actuels qui, en histoire comme en philosophie, dévoilent les rapports inattendus entre économie et théologie. Notre marché n’est-il par fondé sur le crédit, notion morale par excellence, qui engage par nécessité l’idée de croyance ?

Mais le titre qu’a finalement choisi Todeschini est, si l’on y réfléchit, également paradoxal : que peuvent être les « richesses franciscaines »? Les disciples de saint François d’Assise, on le sait, ont renoncé à la production des richesses pour vivre de mendicité. Ils sont individuellement pauvres, mais collectivement riches — ce qui, très vite, met à l’épreuve leur idéal de pauvreté volontaire. Celui-ci ne peut se comprendre que dans le contexte général de l’essor économique de l’Occident du XIe au XIIIe siècle. En suscitant le développement d’une « nouvelle richesse » (celle qui résulte du travail de l’argent, et non du labeur de la terre), la grande croissance médiévale met les théologiens aux prises avec une difficulté : comment concilier les pratiques marchandes avec les desseins de Dieu ?

En théorisant le renoncement évangélique aux biens terrestres, certains penseurs franciscains inventent une doctrine du marché. On connaissait déjà l’importance des débats théologiques du début du XIVe siècle entre Franciscains et Spirituels pour la définition du concept de juste prix ou de modération (ce que l’on appelle « l’usage pauvre ») : Umberto Eco les avait notamment mis en scène au début de son Nom de la rose. On découvre avec Todeschini une pensée plus originale encore, avec notamment les écrits de Pierre de Jean Olivi chez qui le marché devient « le moyen dont disposent les laïcs de contribuer selon leurs possibilités à l’édification d’une société chrétienne ».

Tel est le paradoxe du livre : en renonçant aux biens matériels, les franciscains ont entrepris une réflexion décisive sur la valeur de l’échange, et élaboré une conception élevée de la richesse, assimilée au bien être collectif de la communauté civile. Dès lors que le marché et le profit œuvrent à cette richesse, ils deviennent non seulement légitimes, mais justifiés par la foi. Ainsi voit-on les prémisses de notre économie politique prendre leur source dans la théologie politique. Mais celle-ci est tout sauf le bloc de certitudes que l’on croit d’ordinaire : faillée de contradictions et troublée par d’incessants débats, elle fait un socle inquiet à notre rationalité moderne. C’est du moins ce qu’affirme, lucide et désenchanté, Giacomo Todeschini : « nous continuons de vivre dans cette contradiction, et c’est ce même conflit qui perturbe aujourd’hui le sommeil des citoyens du pays de Cocagne.

par Patrick Boucheron 

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